Contribution : Marc-André Freudiger, le 22 juin 2016

Le monothéisme entre dénigrement et enthousiasme : la foi chrétienne

1. Cadre de la réflexion

1.1. Le monothéisme peut être défini comme l’attachement de la conscience à un Dieu unique, transcendant, qui fonde le rapport à soi, au monde, aux autres, etc. On considère généralement que le monothéisme est illustré principalement par les trois religions abrahamiques : le judaïsme, le christianisme et l’islam.

Le monothéisme fait actuellement l’objet d’un débat où s’opposent deux thèses, celle du dénigrement et celle de l’enthousiasme :

a) Le monothéisme est un aveuglement générateur de fanatisme et de violence ;

b) Le monothéisme est une clairvoyance sur la condition humaine.

Les défenseurs de la thèse a) se réclament généralement de la raison ; ils appuient leur thèse sur l’argument de Feuerbach selon lequel Dieu est une projection illusoire de la conscience humaine, sur l’assimilation d’une vérité révélée à une ineptie et sur les méfaits historiques des religions monothéistes.

Les défenseurs de la thèse b) se réclament généralement d’une Révélation accessible au travers d’Ecritures ; ils appuient leur thèse sur l’existence d’un Dieu transcendant, sur la supériorité de sa sagesse sur celle des hommes, sur la véracité de leurs Ecritures pour l’existence humaine et sur les bienfaits historiques de la religion monothéiste qui leur est propre.

1.2. En fait, il n’est pas possible d’échafauder une démonstration rigoureuse de la vérité ni de la thèse a), ni de la thèse b). Les apories de la raison, relevées par Pascal et par Kant, à l’endroit de l’existence et de la compréhension de Dieu, de même que l’impossibilité de vérifier si nous sommes autonomes ou non dans la recherche de la vérité, demeurent des obstacles incontournables.

S’il n’est pas en notre pouvoir de démontrer la vérité de la thèse a) ou de la thèse b), ni l’une ni l’autre de ces deux thèses ne peut être considérée comme établie.  

Aussi en considération du carré aléthique suivant (voir concept) :

a) il est établi que le monothéisme est un aveuglement générateur de fanatisme et de violence 

b) il est établi que le monothéisme est une clairvoyance sur la condition humaine

non b) il n’est pas établi que le monothéisme soit une clairvoyance sur la condition humaine ; il est plausible que le monothéisme ne soit pas une clairvoyance sur la condition humaine.

non a) il n’est pas établi que le monothéisme soit un aveuglement générateur de fanatisme et de violence ; il est plausible que le monothéisme ne soit pas un aveuglement générateur de fanatisme et de violence. 

nous sommes en droit de laisser hors de champ les modalités fortes de la 1ère ligne du tableau et de porter l’attention sur les modalités faibles de la 2ème ligne. Nous nous arrêterons dès lors aux deux thèses affaiblies :

non a) Il est plausible que le monothéisme ne soit pas un aveuglement générateur de fanatisme et de violence ;

non b) Il est plausible que le monothéisme ne soit pas une clairvoyance sur la condition humaine.

Et à propos de ces deux thèses-là, il est possible de raisonner et de chercher à les étayer. Notamment par rapport à la foi chrétienne. Pour ce faire, considérons ce qu’il faut entendre par « foi chrétienne ».

2. La foi chrétienne

2.1. Sur la base du témoignage du Nouveau Testament, la foi chrétienne se réclame de Dieu tel qu’il se donne à connaître dans la parole et l’histoire de Jésus de Nazareth : il a offert la grâce de Dieu aux impies, dénoncé toute main mise sur lui, appelé à l’amour de l’ennemi, l’illustrant lui-même en se laissant arrêter sans résistance. La proclamation de sa résurrection signifie la solidarité de Dieu avec sa personne, vouée à la mort par les autorités religieuses et mise en croix par les autorités politiques de son temps.

La foi chrétienne repose ainsi sur un paradoxe affirmé : pour accéder à Dieu en vérité, il faut abaisser le regard sur le message et la personne de celui qui a été crucifié ; à l’encontre de toute vraisemblance, celui qui a fini misérablement crucifié est associé à la gloire divine et Celui qui vaut pour tout-puissant et tout autre est associé à l’infamie d’un frère en humanité !

Ce paradoxe bouscule le bons sens et les repères de la raison, mais en rigueur il ne se laisse pas réfuter. Comme tel, il dévoile la vanité de la raison quand elle prétend à la maîtrise totale de la réalité, et notamment en ses dimensions ultimes.

Ce paradoxe donne sens également à l’idée que la raison peut parfaitement passer à côté de la vérité, qu’elle a besoin d’être remise sur les rails pour rester raison et qu’il est présomptueux pour elle de s’arroger une entière autonomie.

2.2. Dans la mesure où la foi chrétienne est fondée sur le paradoxe de la parole de Dieu faite chair en Jésus-Christ, elle n’est pas porteuse d’un savoir surnaturel auquel il s’agirait d’initier le monde, mais d’un appel à entrer en juste relation avec Dieu : reconnaître que nous ne pouvons nous prévaloir de rien devant lui, accueillir la grâce inconditionnelle qu’il nous offre en Jésus-Christ, mettre en elle notre confiance ultime.

La foi chrétienne n’entre donc pas en concurrence avec la recherche scientifique, mais en rapport dialectique. Elle ne détient pas un corpus de vérités révélées, supérieures ou absolues, qu’il s’agirait de substituer à l’ignorance, à la crédulité ou à ce qu’on pourrait savoir du monde par ailleurs ; elle n’autorise pas le fanatisme. Mais quand le savoir devient présomptueux, elle résiste à ses illusions.

2.3. Dans la mesure où le paradoxe de la foi chrétienne place chacun devant un choix, il ne va pas à l’encontre de la liberté humaine, ni ne lui enlève son libre–arbitre. Il n’exige pas de sacrifice intellectuel ni ne restreint son champ d’action. Au contraire, il la favorise et la met à pied d’œuvre.

La foi chrétienne n’entre donc pas en concurrence avec l’humanisme, mais en rapport dialectique. Elle ne s’oppose pas à ce qui fait la grandeur et la dignité de l’homme. Mais quand celles-là s’exacerbent, elle résiste à leur suffisance.

2.4. Dans la mesure où la foi chrétienne est fondée sur la solidarité de Dieu avec le crucifié de Golgotha plutôt qu’avec les pouvoirs politiques qui l’ont jugé et mis à mort, elle se démarque de tout impérialisme désireux d’imposer son ordre par la force, la contrainte et la violence au dépens de la justice. Elle n’est pas du côté de la puissance qui oblige, elle est au côté des bafoués et des vaincus qu’elle brime, s’exposant libre et sans défense au risque d’être violentée. Son vecteur, c’est la parole nue en quête de foi, la parole qui persuade et convainc et non la force armée.

La foi chrétienne n’entre donc pas en concurrence avec les garants de l’ordre du monde, mais en rapport dialectique. Elle ne s’oppose pas à l’existence d’une gouvernance politique et de règles sociales. Mais s’ils excèdent ce qui leur revient et contreviennent à la justice, elle résiste à leur totalitarisme.

2.5. Dans la mesure où la foi chrétienne est fondée sur la solidarité de Dieu avec le blasphémateur de Golgotha plutôt qu’avec les autorités religieuses qui ont voulu sa mort, elle se différencie de toute emprise religieuse sur Dieu. Elle a une pleine conscience de l’écart qui peut exister entre Dieu et la prétention humaine à parler en son nom. Elle n’ignore rien des ravages que peut opérer la sacralisation de réalités humaines ou l’instrumentalisation de Dieu au service de n’importe quelle cause. Aussi tient-elle pour nécessaire de chercher toujours à nouveau à distinguer et articuler correctement Dieu et la religiosité, Dieu et le monde, Dieu et l’homme, Dieu et le discours tenu en son nom.

La foi chrétienne n’entre donc pas en concurrence avec les aspirations religieuses humaines, mais en rapport dialectique. Elle se sait elle-même une expression religieuse. Son document de référence, la Bible, l’organisation de ses Eglises, sont à l’enseigne de l’historicité humaine et de sa soif d’un absolu. Elle ne peut que faire place à l’ouverture vers une transcendance. Mais justement, si l’aspiration religieuse annexe cette transcendance et la referme sur elle, elle résiste à cette incorporation et à l’instrumentalisation qui ne peut que s’ensuivre.

2.6. Le rapport dialectique entre la foi chrétienne et les aspirations religieuses, et le fait qu’elle se donne elle-même dans une expression religieuse humaine, implique la nécessité de distinguer entre le fondement auquel la foi chrétienne se réfère et la compréhension qu’elle développe dans sa mise en œuvre.

Dans sa mise en œuvre et dans les formes historiques qu’elle prend, la foi chrétienne n’est pas à l’abri des dérives et elle y a succombé au cours de l’histoire.  Exemple de ces dérives :

2.7. Dans chacune de ces dérives, la foi chrétienne se met en contradiction avec elle-même. Mais ces dérives, toujours possibles, ne sont pour elle ni une fatalité ni une fin de course irrémédiables. Dans ces dérives, la référence à son fondement, Jésus-Christ, et donc au paradoxe de Dieu solidaire avec le crucifié de Golgotha, demeure toujours un régulateur susceptible de leur apporter des correctifs. Cette référence a valeur de critère, à même de rendre visible les contradictions qu’il peut y avoir entre les mises en œuvre de la foi chrétienne et le fondement paradoxal dont elle se réclame.

3. Entre dénigrement et enthousiasme

3.1. La présentation de la foi chrétienne donnée ci-dessus étaie la thèse non a) « Il est plausible que le monothéisme qu’elle représente ne soit pas un aveuglement générateur de fanatisme et de violence ». 

Dans la mesure où la foi chrétienne entend distinguer ce qui appartient à Dieu et ce qui appartient à l’homme, au monde ou à l’histoire, dans la mesure aussi où elle fait de chaque être humain un prochain dont on a à se montrer le prochain, dût-il être notre ennemi, le fanatisme et la violence n’appartiennent pas à ce qui fait son essence. Ils ne sont pas une fatalité pour elle.

3.2. La présentation de la foi chrétienne donnée ci-dessus étaie également la thèse non b) « Il est plausible que le monothéisme qu’elle représente ne soit pas une clairvoyance sur la condition humaine ». 

Dans la mesure où la foi chrétienne, dans sa mise en œuvre, n’est pas à l’abri de dérives où ce qui appartient à Dieu est confondu avec ce qui appartient au monde, à l’homme ou à l’histoire, et où l’homme se trouve dépossédé au nom de Dieu, sa clairvoyance sur la condition humaine n’a rien d’assuré. Elle n’est pas une qualité qui lui serait indéfectiblement attachée.

3.3. Vu à partir de l’exemple de la foi chrétienne, le monothéisme constitue pour le moins une détermination ambiguë. Il peut être libérateur ou asservissant.

Le monothéisme est libérateur quand il conduit à rappeler la différence qualitative infinie qui fait que le monde n’est pas Dieu et l’homme non plus. Il est ainsi libérateur à l’endroit de la religion quand elle asservit l’homme aux forces de la nature ou quand elle s’identifie à Dieu. Mais la religion n’a pas l’exclusivité du risque de confusion entre Dieu et l’homme ! L’histoire moderne l’atteste également : le sécularisme et l’athéisme courent le même risque. Ils sont parfaitement susceptibles de produire des mouvements qui internalisent une transcendance et s’arrogent des attributs ne pouvant appartenir qu’à Dieu. Dans ce cas, le monothéisme est aussi libérateur à leur endroit.

Mais le monothéisme n’est pas en état de se pavaner triomphalement. Car il peut lui-même succomber aux maux dont il entend libérer. Dans ce cas il devient lui-même asservissant.