NOTES SUR LE LANGAGE DE LA FOI
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- Le fait que les anthropomorphismes sont
inévitables, quand nous voulons exprimer par le langage notre
relation à Dieu ou lui attribuer telles qualités et telles actions,
ne signifie pas que nous devrions omettre toute précaution pour
parler de notre foi en lui.
- Au contraire, car ces anthropomorphismes ont
pour conséquence de faire reposer nos expressions théologiques sur
des images ou des scénarios humains ambivalents :
- 2.1.
-
au premier plan ou en surface, ils peuvent paraître
adéquats, mais, en arrière-plan, ils
peuvent cacher des significations critiquables ou contraires à
notre intention. Par ex. l'idée du « sacrifice »
de Jésus sur la croix exprime certes qu'il a fait don de sa vie,
mais induit également l'idée d'un sacrificateur dont on se demande
quels pourraient être ses mobiles, ainsi que celle d'un effet du
sacrifice, substitution, compensation ou châtiment. Le concept de
sacrifice cache d'autres idées encore.
- 2.2.
-
Certaines expressions sont choquantes parce qu'elles
correspondent à des cultures anciennes et doivent être considérées
comme obsolètes. Par ex. l'idée d'un Dieu « vengeur »,
qui reporte sa colère et sa punition sur les générations
suivantes, correspond à une conception patriarcale de la société
où la vendetta avait cours.
- Il s'agit donc d'opérer une déconstruction
des expressions théologiques que nous désirons utiliser, afin
d'éliminer les significations indésirables. Sont à repérer
notamment :
- les conceptions magiques
- la
conception d'un monde à deux étages et d'une surnature
-
le dualisme corps-âme/esprit
- Dieu assimilé à une
personne
- des traits gnostiques (la descente ou la montée
du « sauveur », la haine du monde, de la matière, du
corps, etc.)
- Jésus identifié à Dieu
- l'idée
d'une inspiration littérale
- etc.
- Le but de cette déconstruction n'est pas
seulement intellectuel : il vise à libérer Dieu de sa
définition, de sa compromission dans une intrigue, de sa réduction
à un objet. Même s'il est impossible pour nous de renoncer à toute
définition, à toute intrigue, à toute objectivation. Tout langage
sur Dieu est en effet contextuel et non-absolu : Dieu est
au-delà de toute représentation.
- Pour que nous soyons compris de nos
contemporains, il y a lieu de choisir des expressions qui
font sens pour eux et les interpellent, parce qu'elles
correspondent à leur contexte social et à ses enjeux, aux conflits
de valeurs dans lesquels ils sont engagés, parce qu'elles font
référence à la conception du monde qu'ils partagent, tout en
gardant notre objectif évangélique.
- Afin de ne pas tomber dans le piège d'une
« adaptation » de notre message aux modes et idéologie du
monde ambiant, il est impératif que toutes les opérations
mentionnées ici soient précédées d'une écoute spirituelle,
ouverte et sans condition, de la Parole que Dieu veut nous
adresser.
- L'exemple historique de la doctrine de
l'analogie doit nous inciter à expliciter comment nous considérons
l'adéquation et l'inadéquation de notre discours, dans la
mesure où c'est un discours de foi et qui porte sur des éléments
transcendants. Par ex. parler de Dieu comme « Créateur »
est adéquat pour dire que notre existence et celle de l'univers lui
sont fondamentalement redevables, mais inadéquat dans la mesure où
l'expression se réfère au travail d'un artisan dont le geste est
conditionné par son matériau.
- A privilégier la forme générale de la parabole,
qui part d'expériences humaines pour amener le lecteur ou
l'auditeur au point critique où il butte sur une autre logique,
celle du Royaume qui vient, qui l'oblige à changer d'idée et à
s'engager. (Cf. la « pointe » de la parabole). Il ne
s'agit pas d'essayer d'imiter le talent de Jésus dans ce genre
littéraire, mais de mettre évidence le fait que la vie elle-même
côtoie le mystère et qu'elle est remplie de signes de la
proximité du Royaume. Pour le croyant, les éléments de la création
deviennent traces et symboles de l'action du Créateur
qui s'investit dans sa création. Ce que la peinture ou la poésie
peuvent aussi exprimer.
- La narration a également été
revalorisée, parce qu'elle intègre l'écoulement du temps,
l'évolution des situations, le changement des sentiments de
personnages, l'intrigue dans laquelle ils sont impliqués. Cette
forme correspond à la réalité fondamentalement historique de
la révélation chrétienne, qui repose sur l'expérience et la
réflexion de témoins. Théâtre et cinéma, autant que la littérature,
sont capables de la mettre en scène.
- Notre langage est fondamentalement celui de témoins,
étant entendu que le témoignage ne doit pas être compris
comme une sorte d'éjaculation subjective non contrôlée, mais une
œuvre qui synthétise notre prière, notre expérience de
chrétiens dans le monde de la technique, de la science et de la
culture, nos connaissances bibliques et théologiques, nos idéaux et
valeurs, sans oublier l'imagination que suscite l'Esprit saint en
nous.
- La valeur du témoignage est son authenticité,
mais aussi sa vérité. L'authenticité revient à ne pas cacher
ni outrepasser les limites de notre expérience de foi et à laisser
de côté les formules intellectuelles que nous ne pouvons pas
assumer. Un témoignage qui serait uniquement authentique, mais ne
contiendrait aucune part de vérité intéresserait tout au plus le
psychologue. La vérité dont il est question ne consiste pas à
formuler des définitions, mais en un effort pour être au plus près
de « l'objet » de notre foi, à rassembler le sens des
éléments d'expérience et de connaissance qui nous importent, à les
désigner ou les décrire avec le plus de précision et de clarté
possibles, à être cohérents dans leur exposition et avec
nous-mêmes.
- Prenant conscience de l'indifférence, de
l'ignorance et parfois de l'hostilité de nos contemporains à
l'égard de l'Evangile, nous sommes tentés par le désir que notre
témoignage ait de lui-même un pouvoir de persuasion et une
dimension de contrainte. Tel a été parfois l'objectif de
l'apologétique chrétienne. Son vrai but, cependant, n'est
que de montrer la pertinence de la réflexion chrétienne et
de ses questions, ainsi que le caractère plausible de ses
réponses. Nous devons considérer que tout témoignage, spontané ou
élaboré, reste un don gratuit, un acte d'amour, qui
laisse à l'interlocuteur sa liberté et attend du St-Esprit la
possibilité de déployer sa puissance révélatrice.
René Blanchet, 12.03.2016
1 Ces
12 articles avaient été proposés au Club Cèdres (Cèdres Formation)
le 22 mars 2016, suite à un exposé sur le caractère
anthropomorphique du langage.