NOTES SUR LE LANGAGE DE LA FOI 1

  1. Le fait que les anthropomorphismes sont inévitables, quand nous voulons exprimer par le langage notre relation à Dieu ou lui attribuer telles qualités et telles actions, ne signifie pas que nous devrions omettre toute précaution pour parler de notre foi en lui.
     
  2. Au contraire, car ces anthropomorphismes ont pour conséquence de faire reposer nos expressions théologiques sur des images ou des scénarios humains ambivalents :
     
    2.1.
    au premier plan ou en surface, ils peuvent paraître adéquats, mais, en   arrière-plan, ils peuvent cacher des significations critiquables ou contraires à notre intention. Par ex. l'idée  du « sacrifice » de Jésus sur la croix exprime certes qu'il a fait don de sa vie, mais induit également l'idée d'un sacrificateur dont on se demande quels pourraient être ses mobiles, ainsi que celle d'un effet du sacrifice, substitution, compensation ou châtiment. Le concept de sacrifice cache d'autres idées encore.
    2.2.
    Certaines expressions sont choquantes parce qu'elles correspondent à des cultures anciennes et doivent être considérées comme obsolètes. Par ex. l'idée d'un Dieu « vengeur », qui reporte sa colère et sa punition sur les générations suivantes, correspond à une conception patriarcale de la société où la vendetta avait cours.

     
  3. Il s'agit donc d'opérer une déconstruction des expressions théologiques que nous désirons utiliser, afin d'éliminer les significations indésirables. Sont à repérer notamment :
    - les conceptions magiques
    - la conception d'un monde à deux étages et d'une surnature
    - le dualisme corps-âme/esprit
    - Dieu assimilé à une personne
    - des traits gnostiques (la descente ou la montée du « sauveur », la haine du monde, de la matière, du corps, etc.)
    - Jésus identifié à Dieu
    - l'idée d'une inspiration littérale
    - etc.

     
  4. Le but de cette déconstruction n'est pas seulement intellectuel : il vise à libérer Dieu de sa définition, de sa compromission dans une intrigue, de sa réduction à un objet. Même s'il est impossible pour nous de renoncer à toute définition, à toute intrigue, à toute objectivation. Tout langage sur Dieu est en effet contextuel et non-absolu : Dieu est au-delà de toute représentation.
     
  5. Pour que nous soyons compris de nos contemporains, il y a lieu de choisir des expressions qui font sens pour eux et les interpellent, parce qu'elles correspondent à leur contexte social et à ses enjeux, aux conflits de valeurs dans lesquels ils sont engagés, parce qu'elles font référence à la conception du monde qu'ils partagent, tout en gardant notre objectif évangélique.
     
  6. Afin de ne pas tomber dans le piège d'une « adaptation » de notre message aux modes et idéologie du monde ambiant, il est impératif que toutes les opérations mentionnées ici soient précédées d'une écoute spirituelle, ouverte et sans condition, de la Parole que Dieu veut nous adresser.
     
  7. L'exemple historique de la doctrine de l'analogie doit nous inciter à expliciter comment nous considérons l'adéquation et l'inadéquation de notre discours, dans la mesure où c'est un discours de foi et qui porte sur des éléments transcendants. Par ex. parler de Dieu comme « Créateur » est adéquat pour dire que notre existence et celle de l'univers lui sont fondamentalement redevables, mais inadéquat dans la mesure où l'expression se réfère au travail d'un artisan dont le geste est conditionné par son matériau.
     
  8. A privilégier la forme générale de la parabole, qui part d'expériences humaines pour amener le lecteur ou l'auditeur au point critique où il butte sur une autre logique, celle du Royaume qui vient, qui l'oblige à changer d'idée et à s'engager. (Cf. la « pointe » de la parabole). Il ne s'agit pas d'essayer d'imiter le talent de Jésus dans ce genre littéraire, mais de mettre évidence le fait que la vie elle-même côtoie le mystère et qu'elle est remplie de signes de la proximité du Royaume. Pour le croyant, les éléments de la création deviennent traces et symboles de l'action du Créateur qui s'investit dans sa création. Ce que la peinture ou la poésie peuvent aussi exprimer.
     
  9. La narration a également été revalorisée, parce qu'elle intègre l'écoulement du temps, l'évolution des situations, le changement des sentiments de personnages, l'intrigue dans laquelle ils sont impliqués. Cette forme correspond à la réalité fondamentalement historique de la révélation chrétienne, qui repose sur l'expérience et la réflexion de témoins. Théâtre et cinéma, autant que la littérature, sont capables de la mettre en scène.
     
  10. Notre langage est fondamentalement celui de témoins, étant entendu que le témoignage ne doit pas être compris comme une sorte d'éjaculation subjective non contrôlée, mais une œuvre qui synthétise notre prière, notre expérience de chrétiens dans le monde de la technique, de la science et de la culture, nos connaissances bibliques et théologiques, nos idéaux et valeurs, sans oublier l'imagination que suscite l'Esprit saint en nous.
     
  11. La valeur du témoignage est son authenticité, mais aussi sa vérité. L'authenticité revient à ne pas cacher ni outrepasser les limites de notre expérience de foi et à laisser de côté les formules intellectuelles que nous ne pouvons pas assumer. Un témoignage qui serait uniquement authentique, mais ne contiendrait aucune part de vérité intéresserait tout au plus le psychologue. La vérité dont il est question ne consiste pas à formuler des définitions, mais en un effort pour être au plus près de « l'objet » de notre foi, à rassembler le sens des éléments d'expérience et de connaissance qui nous importent, à les désigner ou les décrire avec le plus de précision et de clarté possibles, à être cohérents dans leur exposition et avec nous-mêmes.
     
  12. Prenant conscience de l'indifférence, de l'ignorance et parfois de l'hostilité de nos contemporains à l'égard de l'Evangile, nous sommes tentés par le désir que notre témoignage ait de lui-même un pouvoir de persuasion et une dimension de contrainte. Tel a été parfois l'objectif de l'apologétique chrétienne. Son vrai but, cependant, n'est que de montrer la pertinence de la réflexion chrétienne et de ses questions, ainsi que le caractère plausible de ses réponses. Nous devons considérer que tout témoignage, spontané ou élaboré, reste un don gratuit, un acte d'amour, qui laisse à l'interlocuteur sa liberté et attend du St-Esprit la possibilité de déployer sa puissance révélatrice.

René Blanchet, 12.03.2016

1 Ces 12 articles avaient été proposés au Club Cèdres (Cèdres Formation) le 22 mars 2016, suite à un exposé sur le caractère anthropomorphique du langage.