La croix. Quelques points de repères

Pierre Gisel

1. La croix sur laquelle a été crucifié Jésus de Nazareth est un moment central pour le christianisme. Il a donné lieu à plusieurs interprétations. Déjà dans les textes du NT. A fortiori au long de l’histoire du christianisme.

2. En christianisme, la croix doit être mise en rapport à la résurrection : en ce sens, elle n’est pas le dernier mot du christianisme, une belle histoire se terminant par un échec ou une non-réussite.

3. En christianisme, il convient de penser la croix et la résurrection comme un ensemble – le « mystère pascal », disent les catholiques –, dont chacun des deux moments renvoie à l’autre, en réciprocité. En ce sens, la résurrection n’est pas un happy end après « un mauvais moment à passer ». Ou : il y a une pertinence du moment de la croix après Pâques.

4. Classiquement on tient la croix, lue à partir de la résurrection bien sûr, pour le moment du salut. Mais qu’entendre par salut ? En quoi salut ? Par rapport à quoi y a-t-il salut ? Et comment, ou selon quel processus ou quelle opération ?

5. Il convient de dire d’entrée, vu le poids de l’histoire, que, bien comprise et en lien avec la diversité des interprétations proposées, la croix n’est pas un moment expiatoire, où Jésus se sacrifie pour satisfaire à Dieu, dont l’honneur aurait été bafoué par la faute originelle d’Adam (et Ève). Une telle interprétation se cristallise progressivement à partir du milieu du Moyen Age latin et devient dominante avec les Temps modernes (elle est celle de la néo-scolastique, catholique, et, en protestantisme, celle de la mouvance évangélique née avec le XIXe siècle).

6. Il convient de noter que le motif du sacrifice est largement répandu dans les religions anciennes, mais selon des dispositifs très divers : offrande, reconnaissance, réponse à une dette de texture anthropologique, négociations avec des forces positives et négatives, etc. Dans l’AT, le motif est important, mais divers aussi, ne serait-ce qu’entre l’holocauste, offrande à Dieu d’une victime pure, et le rituel du bouc émissaire, non objet d’une offrande, mais qui, chargé des péchés, est emmené au désert pour y être précipité du haut d’une falaise.

7. Une part du judaïsme du temps de Jésus est organisée autour du Temple (non de la Synagogue), des prêtres (non des Pharisiens), du sacrifice (non de la Loi). Le NT dit que la mort de Jésus marque la fin de cette économie (cf. le rideau déchiré au moment de la mort de Jésus et l’Épître aux Hébreux).

8. En alternative à l’interprétation de la mort de Jésus sur la croix comme mort expiatoire, on peut, parmi d’autres possibles, esquisser la perspective suivante, tout autant appuyée sur le NT :

8.1. Jésus n’est pas venu pour mourir. Il est venu annoncer le Royaume, ou témoigner de la vérité de l’humain devant Dieu (en lien avec une intrigue, à dévoiler, d’un auto-enfermement opposé à une réception de soi à partir d’une altérité qui me bouscule et me provoque), et il en meurt.

8.2. Le récit de l’arrestation de Jésus, de son procès et de sa mort marque que la vérité qui s’y noue n’est pas sur le même plan que celui des forces et faiblesses du monde, et de leurs pouvoirs. Cf. le « j’aurais pu appeler douze légions d’anges… » ; « oui, je suis roi », mais pas au même plan ou du même ordre que toi, Pilate ; « descends, sauve-toi toi-même, nous verrons et nous croirons » ; etc.

8.3. Cela se condense dans une mise en place de la figure de Jésus comme celui qui laisse venir, sur son corps (il est « livré » aux forces du mal), fait voir et ainsi désamorce, mais indirectement, les forces de mort et leurs causes, au bénéfice d’une vérité et d’une force autres ou plus hautes.

8.4. Au total, l’opposition est entre vivre à partir de soi (un geste secrètement porté par la mort et mortifère) ou se recevoir d’une transcendance, autre et décalée (une posture seule réellement fructueuse, portée par la vie et porteuse de vie). Le salut se donne ainsi à voir comme une subversion interne à l’advenir de l’humain, non comme miracle extrinsèque.

8.5. Sur fond d’un abîme non comblé (« pourquoi m’as-tu abandonné ? ») se dessine, à propos de ce qui arrive à Jésus, une scène où l’homme crucifie (s’y révèle qu’il est dans le refus et qu’il va jusqu’au bout de ce refus) et où Dieu ne répond pas en symétrie, mais selon un retrait et un décalage, pour faire voir un autrement-vrai et un autrement-fort. Au cœur des itinéraires de chacun et de la diversité des situations du monde, le christianisme est assigné à continûment y renvoyer et en permettre une opérationnalité.

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Pour aller plus loin, le chap. 3, « Le salut. Ou la question de l’altérité », de mon L’humain entre résistance et dépassement. Entretiens sur le christianisme et le religieux en société contemporaine, avec Michèle Bolli-Voélin, Le Mont-sur-Lausanne, Ouverture, 2017.