Tacon ou vêtement neuf ?

Marc-André Freudiger

« Personne ne coud une pièce d’étoffe neuve à un vieux vêtement ; sinon le morceau neuf qu’on ajoute tire sur le vieux vêtement et la déchirure est pire ». (Mc 2,21)

1. Deux modèles

L’affirmation que Marc met dans la bouche de Jésus suggère une alternative entre deux modèles de représentation de la foi :

Dans le modèle du tacon, la foi est « additionnante » : elle se meut dans la positivité et ajoute un élément au système de pensée qui avait cours. L’élément est intégré sans qu’il s’oppose fondamentalement au système1. Il y a prise directe entre les capacités de saisie du croyant et le règne de Dieu. Foi et règne de Dieu sont en immédiateté.

Dans le modèle du vêtement neuf, la foi est « dépouillante » : elle va de pair avec un retour critique sur soi et implique la reconnaissance d’un échec du système de pensée et sa reconstruction à nouveau frais2. Il y a lâcher prise entre les capacités de saisie du croyant et le règne de Dieu. Le règne de Dieu se donne en opposition et la foi se donne « en dépit de ».

2. Un paradoxe indépassable

A partir de sa conviction que, dans la croix de Jésus, Dieu a manifesté son règne pour le monde, le témoignage que le Nouveau Testament rend à Jésus-Christ est marqué d’un paradoxe indépassable, formulé en une diversité de formes différentes : la parole de Dieu faite chair, le fils de l’homme et le fils de Dieu, le crucifié et le ressuscité, le Seigneur et le serviteur, le Messie et le juste souffrant, le Grand prêtre et l’agneau de Dieu, le signe de contradiction qui révèle la pensée des cœurs, etc. Corollairement, l’existence croyante s’y trouve aussi évoquée d’une manière paradoxale : sauver sa vie, c’est la perdre, mais perdre sa vie, c’est la sauver ; prétendre voir, c’est ne pas voir, croire plutôt que voir, c’est voir ; s’imaginer juste, c’est être pécheur, s’avouer pécheur, c’est être juste ; vouloir être le premier, c’est être le dernier, se reconnaître le dernier, c’est être le premier, etc.

La forme paradoxale du règne de Dieu manifesté en Jésus coupe court à une saisie directe et immédiate. Il nous place irrémédiablement devant l’alternative du scandale ou de la foi. Dans le scandale, la personne s’accroche à ses certitudes pour nier la possibilité que Jésus manifeste le règne de Dieu ou que le règne de Dieu se manifeste en Jésus. Dans la foi, la personne rompt avec ses certitudes pour s’ouvrir à l’invraisemblable possibilité que le règne de Dieu se manifeste en Jésus. Dans le scandale, la personne en reste à ses perceptions immédiates. Dans la foi, la personne « considère comme perte ce qu’elle tenait pour un gain » (Cf. Ph 3,7) et accueille la sagesse de Dieu en dépit de la folie dans laquelle elle se manifeste, la force de Dieu en dépit de la faiblesse, la justice de Dieu en dépit de l’injustice, etc.

Le témoignage que le Nouveau Testament rend à Jésus-Christ implique, pour la foi, le modèle du vêtement neuf. Le modèle du tacon est incompatible avec lui, car il n’y a pas d’immédiateté ni de continuité entre le règne de Dieu et la capacité de saisie humaine. Il est donc erroné de réduire la manifestation de Dieu en Christ à un tacon ! Le modèle du vêtement neuf est seul pertinent.

3. Du modèle du tacon...

En matière de foi, la fidélité au témoignage que le Nouveau Testament rend à Jésus-Christ nous commande donc d’être attentifs et critiques à l’endroit du modèle du tacon, dans les différents champs où la foi y recourt pour se formuler. Concrètement, dans le contexte actuel, diverses représentations répondant au modèle du tacon se laissent repérer :

Au reste, il est bon de noter que les prétentions à l’immédiateté entre l’homme et Dieu ne sont pas un travers de la seule foi. Ce travers existe tout autant dans l’athéisme, quand celui-ci, à partir de l’expérience ou de la raison, s’imagine pouvoir établir l’inexistence ou l’absence de Dieu8. Là aussi, une continuité est postulée entre Dieu et les capacités humaines de le saisir.

...au modèle du vêtement neuf

En matière de foi, la fidélité au témoignage que le Nouveau Testament rend à Jésus-Christ nous commande de reconnaître l’échec du modèle du tacon dans les différents champs où la foi y recourt pour se formuler, d’abandonner les prétentions à l’immédiateté et de reconstruire à nouveau frais les représentations en fonction de la forme paradoxale du règne de Dieu manifesté en Jésus, autrement dit, de précisément effectuer le mouvement de foi impliqué dans le modèle du vêtement neuf ! La colonne de droite du tableau s’y essaie.

Modèle du tacon Modèle du vêtement neuf

Dans le champ de la connaissance

Il n’est pas rare que Dieu soit utilisé pour boucher les trous du savoir. Une continuité est ainsi supposée entre la connaissance de Dieu et la connaissance du monde. Par là, Dieu devient réalité objectivable au même titre que les phénomènes de la nature et les objets de spéculation métaphysiques.

Dans le champ de la connaissance

Le paradoxe du règne de Dieu manifesté à la croix implique que Dieu ne peut plus être un objet de connaissance. La connaissance du monde ne peut plus déboucher ou s’extrapoler en connaissance de Dieu. La métaphysique est illusoire. Dieu échappe complètement à la connaissance humaine. Il ne peut qu’être reconnu « en dépit de », dans le mouvement de la foi.

Dans le champ de la réalité

Les événements inexpliqués, les prodiges, les coïncidences heureuses ou malheureuses, sont couramment vus comme des signatures de Dieu, voire comme des preuves de sa présence active dans le monde. A l’inverse, l’absence de signes ou les «retards de l’ange » (Cf. H. Leivick devant Yad Vashem) sont volontiers compris comme des marques de l’absence de Dieu ou de son abandon. Là également, Dieu est devenu réalité objectivable et son action immédiatement accessible à la perception. A un niveau plus profond, le fonctionnement naturel du monde, avec ses chaînes de causalité et ses lois, est conjugué avec une dimension surnaturelle, gouvernée par Dieu, qui peut intervenir et interférer avec les lois naturelles. Dans ce cadre, Dieu se voit assimilé à un facteur de causalité au milieu des autres.

Une autre forme d’immédiateté, liée au romantisme, se laisse aussi constater : ici, on imagine retrouver Dieu et l’entendre dans la nature ; il n’est pas besoin de surnaturel, c’est devant les montagnes, les forêts, les déserts, la mer, l’orage ou d’autres phénomènes que l’âme perçoit la voix de Dieu.

Dans le champ de la réalité

Le paradoxe du règne de Dieu manifesté à la croix implique qu’il n’est plus de signes particuliers qui signifieraient la présence de Dieu ou l’attesteraient. L’action de Dieu dans le monde, sa « providence », ne se laisse plus repérer objectivement. Aucun événement n’est en mesure de prouver sa présence ou son absence, et la nature ne rapproche pas plus de Dieu que la civilisation n’en éloignerait. L’action de Dieu dans le monde échappe à notre observation et ses miracles sont cachés dans l’ordinaire du monde. Par voie de conséquence, le fonctionnement naturel du monde n’a aucunement besoin d’être doublé par une dimension surnaturelle, avec sa causalité propre. L’action de Dieu ne peut qu’être reconnue « en dépit de », dans le mouvement de la foi.

Il faut signaler encore la forme d’immédiateté liée au pragmatisme américain. Dans ce cadre d’appréhension, le religieux est distingué et valorisé aux dépens des religions positives. Il est opposé au surnaturel et naturalisé. Il équivaut à une qualité d’expérience et la foi religieuse n’implique plus une adhésion à des dogmes ou à des vérités : elle est une ouverture de soi sur le monde, orientée dans le sens d’une harmonisation avec l’univers et baignant dans un sentiment de sécurité et de stabilité. Dans cette conception, il n’y a pas de place pour une distanciation du religieux par rapport au monde. Il est en continuité avec le monde. Il est le monde. La dimension de transcendance est perdue.

Le paradoxe du règne de Dieu manifesté à la croix s’oppose également à la naturalisation de la foi en une expérience d’harmonisation avec l’univers. Car au cœur du monde, il implique un jugement posé sur le monde. Mais comme toute action de Dieu dans le monde, il a lieu sub contrario. Il ne peut qu’être reconnu « en dépit de », dans le mouvement de la foi.

Dans le champ de la vérité

Un courant est en expansion, qui se plaît à voir des attestations divines de la foi en des manifestations charismatiques du genre : parler en langue, inspirations prophétiques, don de guérison, etc. Ici encore, on imagine une continuité qui peut se décrypter entre Dieu et des phénomènes mondains et la possibilité de se prévaloir « démonstrativement » d’une caution de Dieu.

Dans le champ de la vérité

Le paradoxe du règne de Dieu manifesté à la croix implique que les manifestations charismatiques ne peuvent être considérées comme des cautions de Dieu. Là encore, l’Esprit de Dieu dans la personne humaine n’agit pas de manière repérable et objectivable. Il est à l’œuvre dans l’intériorité, extérieurement caché dans l’ordinaire et ce qui peut passer pour insignifiant. La présence de l’Esprit de Dieu ne peut qu’être reconnue « en dépit de », dans le mouvement de la foi.

On assiste encore à des entreprises qui entendent assurer épistémologiquement l’existence de Dieu et la vérité des croyances en lui. A partir de l’idée calviniste que Dieu a doté les humains du sens du divin, elles en tirent qu’il y a en l’homme un mécanisme fiable de production des croyances, et en particulier de la croyance théiste. Donc nous pouvons savoir que Dieu existe. Cette capacité fait partie de notre équipement intellectuel, de la même manière que notre capacité à appréhender les vérités de la logiques, les vérités perceptives, les vérités à propos du passé, etc. La croyance est haussée au niveau du savoir. A travers la pétition de principe Dieu garantit la vérité du théisme et le théisme garantit la réalité de l’existence de Dieu, Dieu se trouve mis en continuité avec la perception et la raison humaine et celles-ci sont dotées de l’immédiateté avec lui.

Le paradoxe du règne de Dieu manifesté à la croix empêche toute fondation épistémologique de l’existence de Dieu. Car si c’est là que Dieu se donne à connaître, la raison ne peut que perdre pied : dès lors que le Tout-Autre s’atteste dans le même (ou l’Inconnu dans le connu; le Transcendant dans l’immanent, etc.) et que le même peut abriter le Tout Autre (ou le connu, l’Inconnu ; l’immanent, le transcendant, etc.), la raison n’a plus à sa disposition de critères de différenciation pour juger de Dieu, elle perd ses a priori. Elle est prise dans l’alternative de la foi ou du scandale. La croyance prétentieuse que l’homme est doté d’un mécanisme fiable de production de croyances demeure une croyance sans fondement. La certitude de la présence de Dieu ne nous est donnée qu’« en dépit de », dans le mouvement de la foi.

Dans le champ de la communication

Dieu se trouve couramment identifié à la Bible, réputée « parole de Dieu » et déclarée « infaillible et inerrante ». Tout se qui s’y trouve doit être pris immédiatement et à la lettre. Les distinctions entre les faits et les significations n’ont pas cours ; de même que celles entre ce qui appartient à la proclamation chrétienne et ce qui relève des représentations de l’époque. La distance historique est abolie en faveur d’un accès immédiat à la parole divine.

Dans le champ de la communication

Le paradoxe du règne de Dieu manifesté à la croix implique que la Bible ne peut équivaloir en elle-même à la parole de Dieu. Elle est intrinsèquement parole humaine, et donc conditionnée par le temps, susceptible d’inexactitudes et d’erreurs, et c’est au travers de cette parole humaine que la parole de Dieu peut se donner à entendre. La parole de Dieu ne peut qu’être reconnue « en dépit de », dans le mouvement de la foi.

Ce peut être aussi l’Eglise qui est inscrite dans le prolongement de la manifestation de Dieu en Christ. Entre cette dernière et l’Eglise s’établit alors un lien privilégié qui fait de l’Eglise son passage obligé, son dépositaire autorisé et exclusif. Entre elles, il y a continuité et immédiateté : l’Eglise est sainte et infaillible au même titre que Dieu et hors d’elle, il n’y a pas de salut.

Semblablement, l’Eglise ne peut se prétendre en continuité directe avec la manifestation de Dieu en Christ. Elle reste une grandeur humaine, susceptible de fidélités et d’infidélités. Elle ne peut que renvoyer au Christ plutôt qu’à elle-même. La présence de l’Esprit de Dieu dans son témoignage ne peut qu’être reconnue « en dépit de », dans le mouvement de la foi.

Il est important de préciser que les reformulations de la foi à nouveau frais, selon le modèle du vêtement neuf, ne pourront jamais se transformer en appréhension véridique du règne de Dieu ; comme si après avoir admis la discontinuité nous pouvions néanmoins retrouver une continuité et une immédiateté avec Dieu. Ce serait revenir à une nouvelle forme du modèle du tacon. Le propre du modèle du vêtement neuf, c’est qu’il n’élimine pas la possibilité de l’échec dans la reformulation de la foi; celle-ci demeure toujours d’actualité et, avec elle, la nécessité d’une réduplication et d’une reconduction de la tâche : le vêtement neuf ne pourra rester définitivement neuf. Le mouvement d’échec et de reprise garde inévitablement sa place à l’ordre du jour. Les reformulations de la foi à nouveaux frais seront toujours des interprétations et des constructions susceptibles de se retrouver en porte à faux avec la manifestation du règne du Dieu. Elles seront toujours susceptibles d’être abandonnées pour un nouveau vêtement neuf. Elles demeureront toujours soumises à l’épreuve de vérité.

« Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils et d’où sont-ils venus ? Ils viennent de la grande épreuve. » (Ap 7, 13-14)

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1 Dans la terminologie de Paul Watzlawick et de l’école de Palo Alto : on est en présence d’un changement 1.

2 Dans la terminologie de Paul Watzlawick et de l’école de Palo Alto : on est en présence d’un changement 2.

3 Cf. la déclaration du poète yiddish, H. Leivick, en 1956, à Yad Vashem, le mémorial de la Shoah : « Lorsque j’étais enfant, mon rabbin me raconta l’histoire du sacrifice d’Isaac, comment Abraham avait obéi à Dieu, et comment, au dernier moment, un Ange était venu arrêter le couteau déjà prêt à immoler Isaac. - Rabbin, disais-je angoissé, et si l’Ange était arrivé en retard :? - Sache, mon fils, répliqua le Rabbin que l’Ange n’arrive jamais en retard. Aujourd’hui, enchaîna le poète en désignant du geste Yad Vashem, nous savons que six millions de fois l’Ange est arrivé en retard. Oui, l’Ange peut arriver en retard, mais l’homme, lui, n’a pas le droit d’être en retard. » Déclaration citée par André Neher, dans « Israël et la conscience juive ».

4 Cf. John Dewey, Une foi commune (1934), Paris, La Découverte, 2011 ; Joan Stavo-Debauge, Philippe Gonzalez et Roberto Frega éd., Quel âge post-séculier :? – Religions démocraties, sciences, éd. EHESS, Paris, 2015.

5 Cf. « Placé dans le monde, l’homme ne se sent pas simplement chez lui ; il éprouve une surprise, qui peut aller jusqu’à l’angoisse et même jusqu’au désespoir. Au monde à lui donné, il ne dit pas oui, mais sans relâche il répète : non. Cette négation fonde son humanité. Elle montre qu’il a un esprit. » G. van der Leeuw, La religion dans son essence et ses manifestations (1948), Payot, Paris, 1970. Cf. aussi : « La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. », K. Marx, in Contribution à la critique de la philosophie du Droit de Hegel, traduction de Jules Molitor, Éditions Allia 1998.

6 Cf. Alvin Plantinga, « Advice to christian philosphers » (1984), Faith and Philosphy, Journal of the Society of Christian Philosophers, 1 ; cité et discuté par Joan Stavo-Debauge dans « Mauvais foi – Du revival de la philosophie analytique de la religion à l’introduction de l’objection intégraliste en théorie politique », in Joan Stavo-Debauge, Philippe Gonzalez et Roberto Frega éd., Quel âge post-séculier :? – Religions démocraties, sciences, éd. EHESS, Paris, 2015.

7 Cf. Le Grand Ordinateur a doté les hommes du sens du déterminisme ; il y a en l’homme un mécanisme fiable de production de la croyance qu’il est programmé. Donc l’homme peut savoir que le Grand Ordinateur existe.

8 Blaise Pascal, en son temps, l’avait déjà dénoncé : « Qu’ils apprennent au moins quelle est la religion qu’ils combattent avant que de la combattre. Si cette religion se vantait d’avoir une vue claire de Dieu, et de la posséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu’on ne voit rien dans le monde qui la montre avec cette évidence. Mais puisqu’elle dit, au contraire, que les hommes sont dans les ténèbres et dans l’éloignement de Dieu, qu’il s’est caché à leur connaissance, [...] quel avantage peuvent-ils tirer, lorsque dans la négligence où ils font profession d’être de chercher la vérité, ils crient que rien ne la leur montre, puisque cette obscurité où ils sont, et qu’ils objectent à l’Église, ne fait qu’établir une des choses qu’elle soutient, sans toucher à l’autre, et établit sa doctrine, bien loin de la ruiner ? » (Laf. 427, Sel. 681).