Valeurs du protestantisme

Marc-André Freudiger & Jean-Denis Kraege

Dans le protestantisme, on se met à l’écoute de l’Evangile au travers de la lecture de la Bible, reconnue en tant que seule autorité ultime sur la prédication et la foi et, par conséquent, en tant que seule interprète d’elle-même (sola scriptura). Et après le temps de l’écoute et en lien avec ce qu’on a entendu, on a coutume d’agir dans le monde dans le respect d’un certain nombre de valeurs éthiques, portées par l’humanisme, qu’on admet comme incontournables. Parmi elles, on mettre en évidence :

Fondement de ces valeurs

Le respect des valeurs éthiques d'honnêteté intellectuelle, de démocratie et de dialogue, comme celui du principe scripturaire trouvent fondement dans l'incarnation de la parole de Dieu en Jésus de Nazareth.

L'autorité de l'Ecriture : La parole de Dieu s'est faite homme. Elle ne s'est pas faite texte, peuple, Eglise, tradition, umma... Or l'évènement de parole Jésus de Nazareth ne peut être connu que par les Ecritures (d'abord par le NT qui ne peut être correctement compris que sur l'arrière-fond vétérotestamentaire). En découlera une « distinction » entre parole de Dieu et Ecritures. Elles ne peuvent ni être confondues, ni séparées.

L'honnêteté intellectuelle : 1. En s'adressant aux humains en Jésus-Christ, Dieu n'a de cesse de viser leur compréhension. Il les ouvre à une nouvelle compréhension de Dieu, d'eux-mêmes, des autres, du monde, de l'histoire... Il n'attend pas de ses interlocuteurs qu'ils soient des perroquets, des obéissants aveugles et fanatiques ou encore des croyants de l'absurde. Dieu nous appelle ainsi au sérieux dans notre quête de compréhension, ce qui implique l'honnêteté intellectuelle.

2. En s'incarnant en un individu humain, la parole de Dieu s'est manifestée dans l'être entier de Jésus de Nazareth. En lui il y avait totale cohérence entre l'intériorité et l'extériorité (cf. son « autorité »). Cette cohérence nous incite à faire preuve nous aussi de cohérence ou encore de sérieux existentiel si nous voulons vivre en nouveauté de vie à l'image de Jésus. Or, pour pouvoir être existentiellement cohérent (vrai) et ne pas voir sa compréhension de soi remise en question par d'angoissantes incohérences, il convient d'aussi faire preuve d'honnêteté intellectuelle (accord intérieur avec ce que l'on dit ou approuve). En découle qu'un chrétien est en quête de vérité dans toutes et entre toutes les relations qui le constituent: relation au monde naturel, au monde culturel, à l'histoire, à autrui, à soi-même et à Dieu. Il doit y être ouvert à la critique et à l'expérience, prêt à remettre en question ses résultats et méthodes, chasser toute forme d'hypocrisie... sous peine, entre autre, de manquer d'« autorité ».

Le dialogue : 1. En se donnant à connaître en un individu limité, Dieu me rappelle que je ne suis qu'un être limité. Et il en va de même pour tous les autres humains. Dès lors, quand autrui s'adresse à moi, soit pour me poser une question, soit pour me proposer une manière autre que celle que j'ai endossée de me comprendre moi-même, je me dois de le prendre au sérieux et de lui répondre. Je ne suis pas en droit de me fermer dans quelque savoir définitif, quelque certitude absolue... Je suis pareillement en droit d'attendre une réponse aux questions et propositions existentielles que j'adresse à autrui. Au vu de nos limitations, il se peut que l'autre ait raison comme il se peut que j'aie raison.

2. En s'adressant à nous en Jésus, Dieu a entamé avec nous une partie de dialogue. Dans ce dialogue il n'a usé ni de contrainte ni de manipulation pour forcer notre conscience. Il nous a interpelés, il nous a ouvert de nouvelles manières de comprendre notre vie, il nous a appelés à la confiance... Toujours il a laissé à ses interlocuteurs la possibilité du scandale. Lorsque nous proclamons l'Evangile, nous ne saurions dès lors faire autrement que de respecter la liberté de notre interlocuteur, exiger qu'il respecte la nôtre et donc entrer en dialogue avec lui.

La démocratie : En se faisant individu humain, la parole de Dieu s'adresse à chaque individu indépendamment de ses appartenances religieuses, de sa classe sociale, de son revenu, de son sexe, de la couleur de sa peau, de ses options religieuses, idéologiques... Chaque individu humain se voit ainsi déclarer posséder une valeur infinie aux yeux de Dieu. Cette commune et infinie valeur aux yeux de Dieu implique le droit de chacun à la liberté et à la justice qui est au fondement des droits de l'homme.

Protestantisme et catastrophes

Que se passe-t-il quand l'une des quatre valeurs que nous avons retenues est bafouée ? Le respect de ces valeurs peut être examiné dans le cadre d’une considération duale. Comme nous nous situons en contexte ecclésial, nous limiterons ici à considérer les dualités :

- autorité de l’Ecriture et honnêteté intellectuelle
- autorité de l’Ecriture et dialogue
- autorité de l’Ecriture et démocratie

Et nous les inscrivons dans un repère, l’autorité de l’Ecriture sur l’axe des x, l’honnêteté intellectuelle, la démocratie et le dialogue sur l’axe des y.

honnêteté intellectuelle, dialogue, démocratie

    autorité de l’Ecriture

Autorité de l’Ecriture et honnêteté intellectuelle

Le point (1, 1) représente la configuration idéale où l’autorité de l’Ecriture et l’honnêteté intellectuelle sont respectées.

Le point (1, -1) représente une configuration où l’autorité de l’Ecriture est respectée, mais pas l’honnêteté intellectuelle. C’est le cas lorsque, sur la base d’une reconnaissance de l’autorité de l’Ecriture, on l’interprète de manière incohérente ou arbitraire, ou selon des procédures qui en tordent le sens. Ex. : l’interprétation de l’histoire de Josué pour une campagne de conquête spirituelle de Genève.

Le point (-1, 1) représente une configuration où l’honnêteté intellectuelle est respectée, mais pas l’autorité de l’Ecriture. C’est le cas lorsqu’on entend faire une lecture et une restitution honnête, mais que l’Ecriture s’y trouve disqualifiée ou subordonnée à d’autres autorités. Ex. : les interprétations rationalistes qui réduisent l’Ecriture à un ensemble de fables ; les interprétations soumises à un magistère ou à une tradition.

Autorité de l’Ecriture et dialogue

Le point (1, 1) représente une configuration où l’Ecriture et le dialogue sont respectés.

Le point (1, -1) représente une configuration où l’autorité de l’Ecriture est respectée, mais pas le dialogue. C’est le cas lorsque, sur la base d’une reconnaissance de l’autorité de l’Ecriture, on s’en sert pour manipuler les consciences et forcer des adhésions. Ex.: les célébrations et les manifestations qui commencent par brouiller les esprits ou échauffer les affects ; les impositions autoritaires à l’aide de versets bibliques sortis de leur contexte.

Le point (-1, 1) représente une configuration où le dialogue est respecté, mais pas l’autorité de l’Ecriture. C’est le cas lorsque l’on argumente sans manipuler, mais en se référant à d’autres sources d’autorité que l’Ecriture, des sources qui lui sont associées ou qui la surplombent. Ex. : une tradition, un dogme, une révélation, une inspiration de l’Esprit ou un maître à penser.

Autorité de l’Ecriture et démocratie

Le point (1, 1) représente une configuration où autorité de l’Ecriture et démocratie sont respectées.

Le point (1, -1) représente une configuration où l’autorité de l’Ecriture est respectée, mais pas la démocratie. C’est le cas lorsque l’on veut faire de l’Ecriture une norme pour réguler la société. Ex. la discrimination des homosexuels au nom de la Bible, l’instauration de mesures contre d’autres religions (Cf. l’interdiction des minarets).

Le point (-1, 1) représente une configuration où la démocratie est respectée, mais pas l’autorité de l’Ecriture. C’est le cas lorsqu’on respecte le pluralisme et la tolérance, mais en considérant l’ensemble des religions comme indifféremment valables et en oubliant que les Droits de l’homme ont leur fondement dans la parole de Dieu ; ou en se distançant de l’Ecriture et en déclarant que le religieux n’a rien à faire dans l’espace public. Ex.: les positions qui admettent un communautarisme religieux qui prévaut sur le droit civil ; ou qui militent pour une généralisation de la loi de reconnaissance religieuse à tous ; les positions prônant une laïcité à la française.

Fidélité et catastrophes

Considéré dans le cadre des dualités ci-dessus, il apparaît que le protestantisme a la possibilité d’être fidèle et cohérent avec lui-même, mais aussi qu’il est chaque fois menacé dès lors qu’il néglige ou transgresse le respect qu’il doit à l’une ou à l’autre de ces valeurs.

Sur le tableau, les points (1, -1) et (-1, 1) mettent ainsi en évidence des positions catastrophiques pour le protestantisme, des positions où il est en défaut et en contradiction avec lui-même.