Contribution de Jean-Denis Kraege
0. En matière de réflexion sur la vérité, le christianisme a tout intérêt à s'inspirer des méthodes du scepticisme. Or le scepticisme renvoie dos à dos dogmatisme et relativisme.
0.1 A ce titre, il convient de renvoyer dos à dos la position « évangélique » et celle « libérale » sur la question de l'articulation de la vérité et de la pluralité
1. L' « évangélisme » prétend pouvoir dire de manière univoque La vérité chrétienne dans des formules « fondamentales » qui représentent un minimum commun hors duquel on n'est plus chrétien.
1.1 A titre d'exemple, les futurs enseignants
de la HET-pro de Suisse romande seront appelés à signer un certain
nombre de confessions de foi qui contiennent toutes ces (cinq) « fondamentals ».
1.2 Le problème, c'est que l'on ne peut
réduire la vérité du christianisme à de telles formules.
1.2.1 D'abord, pour prendre le seul exemple du sacrifice expiatoire,
les textes bibliques nous offrent (aussi) des interprétations de la
mort de Jésus pour nous qui sont irréductibles au sacrifice
expiatoire.
1.2.2 Ensuite, certains de ces fondamentaux
sont falsifiés par les faits. Par exemple: l'inerrance de l’Écriture
1.2.3 Et surtout, la vérité du christianisme n'est pas une somme de
vérités à croire, elle est une vérité existentielle, une certaine
manière de comprendre sa vie.
2. Le « libéralisme » affirme que le christianisme est fondamentalement pluriel, qu'il est porteur d'une vérité à côté d'autres vérités (mondaines, sans connotation négative à cet adjectif), qu'il n'est qu'une religion parmi une pluralité d'autres religions sans pouvoir prétendre à aucune supériorité, seulement à des particularités,...
2.1 En résulte que les vérités chrétiennes sont toutes relatives et ne peuvent être que ma vérité subjective : de manière ultime, elles ne sont pertinentes que pour moi.
2.2 Trois problèmes au moins émergent
alors :
2.2.1 Dès qu'on se trouve dans le domaine
religieux, il est question d'un absolu qui requiert une passion
absolue à son endroit. Toute forme de relativisme se présente comme
un refus de répondre aux attentes religieuses de son auditoire.
2.2.2 Lorsque Jésus se présente comme le chemin de la vraie vie
(Jean 14), il précise que ce chemin est le seul chemin ou lorsque
Jésus vitupère les scribes et les pharisiens (Marc 7, Mt 23), il ne
dit pas « à chacun sa vérité »
2.2.3 Quand on
défend le relativisme en matière de vérité existentielle, on renonce
à définir un noyau dur du christianisme et accepte qu'il se dissolve
peu ou prou dans son environnement
3. Face aux impasses dans lesquelles conduisent tant le dogmatisme que le relativisme, existe-t-il une troisième voie ?
3.1 Elle consiste à affirmer qu'existe une
vérité du christianisme, mais que cette vérité étant une personne,
Jésus-Christ, elle est irréductible à quelque formule langagière que
ce soit.
3.1.1 Si cette vérité est une personne, elle
me prend à partie en tant que personne ; elle est vérité
existentielle ; elle a trait à la manière désespérée dont je me
rapporte à moi-même, à autrui, au monde et cela devant Dieu et me
propose une manière nouvelle de me comprendre moi-même.
3.1.1.1 Si le christianisme propose d’abord une vérité de vie, celle-ci implique que l’on ne transige cependant pas quant à la quête de vérités « objectives ». Ma vie spirituelle ne peut être cohérente (vraie) si la connaissance du monde avec lequel elle ne cesse d’être en relations n’est pas un tant soit peu robuste.
3.1.2 Si la vérité du christianisme est UNE
personne, elle me donne le courage de chercher la vérité de ma vie
en dépit du fait que je serai à jamais incapable de la réduire à une
ou des formules intellectuelles ou langagières.
3.1.2.1
Toute organisation chrétienne comme lieu de quête et de transmission
de la vérité chrétienne sera nécessairement multitudiniste.
3.1.2.2 Toutes les compréhensions de soi – puisque le christianisme
met le doigt sur ma manière désespérée de me comprendre moi-même -
ne sauraient avoir même valeur ; il appartient aux chrétiens de
dialoguer à ce propos entre eux, avec les tenants d'autres
religions, avec les défenseurs de compréhensions non-religieuses de
soi dans le cadre du respect des personnes (démocratie) et de
l'honnêteté intellectuelle (cf. 3.1.1.1). (à propos de ce respect et
de cette honnêteté, voir dans ce même site : les valeurs du
protestantisme (Valeurs
du protestantisme )